dimanche 29 janvier 2012

HENRY MILLER


« La cause n’est rien, l’événement est tout. Au commencement était le Verbe… Quoi qu’il pût être ce Verbe, maladie ou création, il se poursuivait, son cours furieux ; il poursuivait sa course, dépouillant le temps et l’espace, survivant aux anges, détrônant Dieu, décrochant l’univers de son clou. N’importe quel mot contient tous les mots, pour qui est parvenu au détachement par les voies de l’amour, de la douleur ou pour tout autre cause. A travers chaque mort, le courant remonte jusqu’à la source perdue qu’on ne retrouvera jamais, puisqu’il n’y ni commencement, ni fin, mais seulement ce qui s’exprime en tant que commencement et fin. »

Henry Miller -  Tropique du Capricorne

Tout Henry Miller dans une longue tirade ; sa verve, sa fluidité lexicale, sa liberté idéologique, sa passion, son dégoût du monde mais sa croyance en la liberté, au rêve… sa nostalgie, son érudition, son mysticisme… cette écriture est la plus fluide, la plus incandescente, coulante de l’histoire de la littérature. Miller aimait par-dessus tout baiser et se raconter… et surtout se raconter baiser !! Même si je préfère quand il parle d’art ou de philosophie, Miller est l’écrivain qui parle le mieux du foutre ! Laisser couler ! « J’aime tout ce qui coule » (Tropique du Cancer)… Henry Miller est mon écrivain fétiche. Mon influence majeure, mon Gautama… comment en parler en des termes assez dignes ? Chaque fois que je lis unes de ses phrases, je me fais littéralement happer dans son monde… Il est mon guide, lire son oeuvre constitue un parcours initiatique pour moi. Il décrit le monde comme personne, il est le seul auteur capable de restituer la vitesse de la pensée, au fil de son déroulement. Sans fausses notes, sans accros, il nous enivre de sa musique verbale. Henry Miller est un vieux sage racontant des histoires, enseignant des préceptes… Généreux, d’une verve inimitable, passionné, grandiloquent… capable de disserter si longuement sur toute chose l’intéressant. Il me guide dans mes lectures, dans mes errances quotidiennes, dans mon rapport à l’art, au monde, au savoir, à l’amour, à la vie, à la religion… Il me rassure et m’encourage !

« Nexus » par exemple est le livre ultime sur le rapport à la création, sur les difficultés de l’écrivain, ses difficultés avec lui-même, avec les autres, avec le monde, avec son travail : la peur de se lancer, l’envie et les idées qui fusent alors que l’on arrive rien à fixer sur papier. Les espoirs et les déceptions de l’écrivain, ses aspirations, ses inspirations, sa respiration. Miller a saisi le souffle de l’énergie vitale, la nécessité de s’accrocher à ses rêves comme personne avant lui.

C’était un rêveur sensible ? Un profiteur ? Un égocentrique de première ? Un obsédé du cul ? Peu importe, le monde avait besoin de lui… de sa passion, de sa foi inébranlable, de son obstination… gloire à ce grand jouisseur mystique ! Lui qui avait tout lu, été si attiré par les religions, la matière et le corps… il voulait à tout prix cerner l’aventure humaine dans son ensemble… Il nous a offert l’observation la plus lucide de l’homme du vingtième siècle… dans ses doutes, ses paradoxes, sa folie, sa grandeur et sa décadence. Henry Miller est aussi le meilleur critique littéraire et artistique, le plus passionné, il peut donner envie de lire n’importe quel auteur… Je lis ce mec avec la même passion qu’il lisait Rimbaud ou Dostoïevski…
Puissant, violent, provocateur, lyrique et percutant… il a sondé le malheur occidental avec une acuité toute particulière. Cet éternel nostalgique qui refusait d’être américain, qui voulait fuir son pays d’origine. Il a vite compris la frêle assise de ce mythe sans identité, de cet empire sans fondements.

mercredi 25 janvier 2012

undulating body part II


(photo : Kit Brown, 2009)

Me semblait-il déjà disparu ce corps encore à se former… Puis comme sa pré apparition non avenue, il s’évaporera matériellement dans un monde de signes plus grand encore… nébulosité infinie / significations enchevêtrées… perturbations internes d’un continu établis d’avance, soutenir une vie que l’on ne crée pas… bref s’immiscer dans des fentes de temps où ce dernier s’expire facilement, distinguer les contours sinueux du squelette historique… fondations imperturbablement gravitationnelles de l’homme dans un monde… des mondes qui s’ajoutent à leurs dislocations continues… peut-être, les mots diffèrent ! L’apparition soudaine d’une réalité à vivre se fond dans l’évaporation d’une réalité déjà vécue… les mots, les images… traces interprétées et interprétantes d’un nœud pas encore dénoué et déjà complexifié… Vocabulaire scientifique / Gilles Deleuze… devenir Borges… peut-être… en rêve ! Inconsistants ; ces songes susurrant… incantations de l’invisible à dépasser le fascisme de l’œil… ce corps… définir un corps par des codes inexistants, mais si important. Comment faire ? Voir un soupir s’évaporer… figer les idées ou photographier les pensées… le miroir de la transcription n’est qu’une approximation d’un réel déjà évanoui…

dimanche 22 janvier 2012

An undulating body, floating in weightlessness…

 (photo : Kit Brown)

pour Marianne; un corps flottant ; et en apesanteur.

Le corps ondulant de cette contorsionniste féline… La contorsion impose au regard une sorte d’indécision entre la beauté la plus céleste et le malaise du corps ainsi enroulé sur lui-même. Entre l’irréalité et l’angle pesant sur lequel ploie le corps. La cage thoracique qui ressort, le bassin, les omoplates… d’un autre côté il y a cette sorte de sagesse ou de lévitation calme dans laquelle il semble être plongé. 

Article sur Marianne Chargois dans le magazine Her Royal Majesty, photos par Kit Brown, check it out…
 http://www.heroyalmajesty.ca/




vendredi 20 janvier 2012

L'oeil du progrès


L’œil du progrès nous regarde avec sa pupille dilatée...

L’œil du progrès est multiple et globuleux, infiniment reproductible ce cyclope !

L’œil du progrès est sournois, affichant sa présence... pour mieux se cacher. Cette société basée sur la perception, aveugle de ses sens, impose à ces citoyens un œil transcendantal, ultime et protecteur... La translation technologique de Dieu... Omniscient, ce Dieu zoom, enregistre... vision relative et arrêt sur image.

L’œil du progrès est partout. Il voit à notre place. Il observe pour nous, il trie, il sélectionne. Ambigu est son fonctionnement. Pas de maladie. Pas de conjonctivite. Pas de cataracte.

L’œil du progrès est le spectateur de ce théâtre moderne. Les acteurs se meuvent en fluide, l’œil enregistre… l’œil scrute les poissons qui remonteraient le courant.
 
Le corps difforme du cyclope ; ce monstre infirme ! On regardait le cyclope, divertissement dans sa cage. Maintenant nous sommes un divertissement pour cyclope. Un cyclope sans corps ! L’œil unique. Un seul œil pour des milliers de corps... l’œil technologique !

L’œil croit ce qu’il voit. L’œil n’entend pas, ne parle pas. 

SURVEILLER, à chaque siècle sa maladie. 
Berkeley aurait eu du mal... devant cet œil-là. Un œil qui peut voir sans le corps, regarder un espace vide ; de loin ! Cette société a inventé une distance entre le voir et l’être... un média... un instrument de régulation inter- et intra- organique.


mercredi 18 janvier 2012

Encore une bière…



Cette putain de goupille est coincée !
La manette bloque. Il s’énerve, comme à chaque fois qu’il est stressé, perdant du temps avec des gestes nerveux et trop précipités. Il déteste changer ces fûts de cinquante litres. Trop lourd et il faut faire gaffe en le perçant. Une fois il a manqué de tout se reprendre à la gueule. Geste rapide et efficace, petite torsion du poignet jusqu’à que le système fonctionne. La goupille est au fond, il baisse enfin la manette et le bruit salvateur. Tandis que du côté du bar, ils sont des dizaines à attendre leur prochaine bière : vociférant, s’impatientant jusqu’à la réapparition du barman. Il profite de changer un fût de bière blanche aussi, il enlève l’arrivée de gaz, prend un autre fût et le perce machinalement. Combien de fûts au juste ? Combien de bières déjà écoulées ? A combien de cirrhose encore à se produire a-t-il déjà contribué ? 
Il prend une grande respiration et s’engouffre dans la moiteur maltée de l’abreuvoir.

Pourquoi toujours commencer ces histoires de bistrots par des récits inlassablement répétitifs sur ces trop nombreuses soirées ou situations de bistrots ? Commencer par se rappeler de mes scènes de bars favorites… établir une liste :

-          Ignatius Reily, qui dans « La conjuration des imbéciles », amène un tel malaise dans ce bistrot crade et louche dans lequel ils vont se désaltérer avec sa mère à qui il fait une scène incroyable…
-          Les innombrables cuites à Bukowski…
-          Ce film où presque tout le monde se transforme soudainement en zombies…
-          La Cantina dans lequel ce Consul alcoolique finit tristement sa vie dans « Au-dessous du Volcan »
-          Les tables des cafés où les figures des « Dernières nuits de Paris » parlent de leurs errances et frasques respectives…
-          La boulimie alcoolisée du monde ouvrier de ce dix-neuvième siècle maudit que Zola décrit dans « L’assommoir »
-          Henry Miller attendant à la terrasse d’un café qu’on veuille bien lui payer son addition…
-          Ou ce bar du futur dans « Neuromancien » de Gibson où officie un serveur aux bras mécaniques…

Pleins de bars dans pleins d’endroits… en choisir un, le décrire, du sol au plafond, des clients aux employés… le type d’ambiance qui y règne, le type de boisson qu’on y sert, la fréquentation, les heures d’ouvertures, la propreté des toilettes… tous ses critères à satisfactions variables soumis au jugement d’une clientèle ayant le choix entre 200 bars dans une ville de quelques milliers d’individus encore ou déjà aptes à picoler. Déjà que c’est pas facile de sélectionner l’établissement dans lequel on désire boire une bière, alors quand il s’agit d’écrire sur un bar… d’abord pourquoi écrire sur un lieu dans lequel on va pour oublier ou se reposer, ou rire, ou pleurer… mais bordel, pas pour écrire. Enfin j’ai envie d’écrire sur un bistrot pas dans un bistrot. Dans quelle mesure le lieu de production du texte en question va-t-il inférer sur son contenu ? Dans la mesure de l’environnement sur l’être humain j’imagine. Un truc du genre. Demander aux sociologues…

Un bar donc, avec ses clients et ses habitudes…

-          Une dorade grillée avec sa sauce de crevettes piquantes
-          Volontiers madame
-          Dites cher Monsieur, y-à-t-il du basilic dans la préparation du caviar d’auber ?

Non par celui-là, ils sont chiants, coincés, riches…

Au début du repas, j’avais l’impression que tout nous opposait, comme si Bukowski et Jean-Paul II partageait une bière dans un bar quelque part en enfer…

mardi 17 janvier 2012

The void, the photographer and the kaleidoscope (exctract)

For the friends spread here and there in this hazy reality
 keep it real… take care !

He closes his book with temper. No will to continue, to struggle with these obscured thoughts. Words everywhere around him ; piles of books, copied quotes all over the wall and attempts of his own texts too… he only tries to though, cannot go further than fragments. 

“Just my imagination… running away from me”
Rolling Stones

Even listening music gives him the impression of losing his time. He has to work, to go back to the text, as complicated as Deleuze can be… Why? What’s the point? What for? Let’s get loose ! After a quick and disgusting coffee ; the one euro packet. Though time for the poor writer’s challenge… lost in the thought’s web, trapped within the superimposing of ideas, concepts and projects… Trying to do one thousands things at the same time, deeply stucked in the XXI century. It goes too fast, too quick… too many signs, too much light and electricity; movement and fury!

lundi 16 janvier 2012

Psychotrap


« Œil aux aguets dans le limon primitif, indifférent à l’histoire, indifférent au temps, seigneur et maître de tout ce qu’il contemple. »
Henry Miller – L’œil de Paris (essai sur Brassaï)

 (photo : Kit Brown, 2011)



Quelles sont les peurs qui se réveillent à la vue de certaines photographies ? Quelles régions de l’être atteignent-elles ? La photographie a une capacité de révélation étrange sur la réalité qui nous entoure ; plus précise, elle montre au grand jour les incapacités de l’œil tout en les lui révélant. Son influence se prolonge bien au-delà de la stricte perception visuelle qu’elle se permet de chambouler, en allant flirter avec l’inconscience pure… les jaillissements soudains des rêves se retrouvent confinés dans l’espace clos des photographies. Les choses nouvellement perçues ainsi que les juxtapositions incongrues qui cavalent dans le subconscient… Jusque dans quelle indistinction les photographies de Kit Brown nous éprouvent-t-elles ?




ANTABUSE OF NOTHINGNESS... last days



Une sorte de constellation fragmentée, des idées éparses mais s’enchevêtrant ; un kaléidoscope du néant…

DERNIERS JOURS DE L’EXPO
A kaleidoscope of nothingness…
au bar L’Antabuse…

finissage samedi 21 janvier 2012, 18h-02h…

it’s such a nice day to kaleidoscope again…

samedi 14 janvier 2012

Au-dessous du volcan de Malcom Lowry



« (…) mais le mescal l’avait suffisamment remis en contact avec sa situation pour qu’il n’eût plus, maintenant, besoin de trouver aux mots nul sens au-delà de leur abjecte confirmation de sa perte, de sa propre égoïste ruine inféconde, à cette heure en fin de compte voulue peut-être par lui – son cerveau, devant cette preuve cruellement méconnue du crève-cœur qu’il lui avait infligé à elle, transfixé d’angoisse. » Malcom Lowry

Lire ce chef d’œuvre est une expérience difficile à relater. Un voyage terrifiant au bout de l’enfer, du soi, de l’addiction et de la perte de repères, le tout dans ce décor mexicain magique et envoûtant. La chaleur, le mélange culturel, l’ambivalence identitaire… en pleine fête des morts, nous suivons la chute du Consul, de Lowry… un alcoolique aux derniers stades en proie au delirium tremens et à la répétition infinie de ses démons. Un premier chapitre, troublant, long et d’une incroyable densité qui peut échapper plusieurs fois des mains. Puis ce style s’imprégné dans le corps du lecteur, le lyrisme étonnant de Lowry… un style comparable à nul autre, une écriture hyper référencée, d’une précision exigeante relatant pourtant les errances mentales d’un individu à la dérive. Ne pouvant calmer son alcoolisme, le Consul entraîne sa femme – alors revenue vers lui pour lui donner une nouvelle chance – et son frère dans une course effrénée vers une mort inéluctable. On pense souvent à Conrad, car le destin tragique du Consul peut rappeler la façon dont la jungle, la chaleur et la folie imprègnent les lecteurs d’Au cœur des ténèbres. Peu d’écrivains parviennent à faire transpirer de la sorte, à rendre une atmosphère si étouffante… Céline dans le Voyage, Dostoïevski par exemple la scène des ablutions dans le Souvenir de la maison des morts, Kafka, quelques autres. Mais Lowry va encore plus loin car il joint au décor et à la dramaturgie, l’effondrement total d’un homme brisé, enchaîné à sa dépendance, à la répétition d’une routine imbibée et délirante.

« Au-dessus de sa demeure, par-dessus les spectres de l’incurie refusant à cette heure de se masquer, planaient les ailes tragiques de responsabilités insoutenables. »

Roman pléthorique, roman majeure, roman de référence… chef d’œuvre absolu. Mais quelle densité stylistique, quelle alternance entre cette précision, ce côté dix-neuvième siècle de cette écriture magique et les délires absolus d’un homme en excès ou en manque d’alcool. Toujours tiraillé entre ces deux sentiments ce pauvre Consul, la conscience déstabilisée par cette infernale absorption éthylique, ses pensées s’entrechoquant dans la réalité par le rêve. Roman de l’amour détruit aussi. Cet amour que l’on sait gigantesque mais dont on s’évertue jour après jour à en détruire la teneur. On ne sait plus où se situe la fin ou le début dans cette circularité temporelle infinie, le premier chapitre étant en fait le dernier, introduisant des éléments de l’histoire à venir, mais raconté d’un autre point de vue et une année plus tard. Puis commence cette descente dans les limbes de l’individu, la résignation lucide du Consul vis-à-vis de sa vie, qu’il soit sobre ou borracho, ses atermoiements dépassent l’entendement. Sur la route du démantèlement individuel de son personnage, Lowry parsème des centaines de symboles, tantôt mystiques, tantôt politique. Le cheval avec le fer gravé, le cadavre de sauterelle qu’il aperçoit dans son jardin, l’indien mort sur la route d’Oxaca, les vautours ou alors la guerre civile espagnole, l’armée anglaise… Sans compter les pararécits, quand c’est le frère du Consul qui devient le héros en pensant à son travail de marin ou Yvonne en pleines réflexions. La fin du roman devient de plus en plus insoutenable avec cette cantina insalubre, ces personnages inquiétants, les nuages d’une soudaine apocalypse s’amoncèlent au-dessus du Consul, quant à lui au dernier stade du délire après avoir bu à nouveau du mescal… Un monde de plus en plus lugubre se dessine dans ce roman dont on sait que la mort sera la seule issue. Tout s’enchaîne d’une façon kaléidoscopique au fil de ce récit et la tragique fin de parcours de ses personnages le montre. Alors que le Consul se fait une pute sans s’en rendre compte tout en s’attirant des ennuis dans la cantina, un incroyable orage s’abat sur la région… Yvonne et Hugh sont au même moment perdu en pleine forêt,  et se perdent l’un, l’autre, alors qu’Yvonne sentant une menace foncer sur elle n’a pas le temps de se retourner et se fait écraser par un cheval effrayé… A quelque distance de cette ténébreuse forêt, l’animal trouve refuge près d’une cantina et se fait caresser par un anglais bourré, détruit, anéanti pas l’existence… Le Consul pense à Yvonne en regardant l’animal, avant de se faire tuer à son tour…
L’infernal enchaînement dramatique, écrit avec un brio démesuré, amène le lecteur dans des moments d’étonnantes ivresses, pris soi-même dans un tourbillon magique et étouffant, luxuriant et schizophrène, à travers une perception mentale noyé dans l’alcool.  

jeudi 12 janvier 2012

Clinical Path Lo-fi spoken music



Le cd de Clinical Path sera diffusé vendredi 13 janvier 2012 dans le cadre du vernissage de la revue
Mobile Album International 02 / TRANSLATION
8 rue Saint-Bon
Paris 4è
Par Montagne Froide et les Presses du Réel 
http://www.montagnefroide.org/index.php?/actulite/presentation-mobile--paris/

(photo : Kit Brown, 2011)

Un silence contenu. Une boucle se répétant dans le casque du chanteur. Enregistrer séparément chaque piste, chaque segment, chaque partie non-définie. Bref ! Processus pré-établi, vocabulaire spécifique, spécifiant, spécifié ; voix, témoin, boucle, essai, piste, effet, automation, DI, BR-900, kaosilator, effet, réverb… Chaque élément devenant partie du magma. Qu’en restera-t-il de tout cela une fois le cd enregistré ? Chaque essai, chaque potentialité… quelque chose qui s’évapore.

Ce que l’on crée… ce qu’il en reste.

A l’image de Bruno Latour dans son laboratoire de l’incongruité, la clinique d’enregistrement fait échos aux sonorités du néant s’en échappant. Cet univers de sons s’enchevêtrant pour parvenir à une suite construite. Le devenir morceau de musique du son et il le devient vraiment. Errer subtilement sur les sinuosités mélodieuses tout en récitant des textes obscurs ou pas, mais dont l’émotion doit être palpable. La voix doit s’incorporer au magma musical… Trouver une musique qui collera aux photographies exposées, aux textes enchevêtrés. Un rythme, une pulsion, du son et du langage, afin d’en produire quelque chose de sensé, d’intelligible.

mercredi 11 janvier 2012

Pensées désertiques…


Comme dans un moment d’absence qui imite le néant.

un nuage de signes, une éclipse de sens… un mélange d’indicible.

Faire une non-histoire, une tentative,  l'histoire d’une tentative… Une sorte de poème sonore en auto combustion parsemé d’embûches lexicales. Cerner le rapport à l’ombre et à l’intangible et à l’insaisissable… le devenir kaléidoscope, du néant.

Entasser des niveaux de réel, des possibilités de perception. 

 (photo : Kit Brown)

Imiter peut-être les contours indistincts de l’océan du réel. Fuir le mouvement et la vitesse dans une tentative commune, une exténuation, une forclusion du possible.

Ce corps. Définir un corps par des codes inexistants mais nécessaires. Comment faire ? Voir un soupir s’évaporer… figer les idées ou photographier les pensées ?
Un accompagnement grammatical, un commencement supposé. Le voile de la pensée, cette voûte de signification. La difficulté de son accès, l’injustice de son partage. Un dénominateur commun de vies éclatées. Entre le charnel et la grammaire… que de béances moléculaires. Une perpétuelle recherche de la forme, à tout prix lui trouver une cohérence. Trouver dès lors la bonne combinaison afin de présenter ce projet, diverger encore, hésiter toujours. Tenter un subtil mélange et les régions nouvelles. Un flottement dans une toile interne de possibilités. Un fil ténu entre un passé lointain et un futur qui nous éprouve déjà.

Encore une tentative de narration avortée.
  
Encore une prémisse de fiction évaporée dans entrelacs de la réalité.

Une mémoire photographique des sens figés

« Feed yourself with art »

L’image d’un tableau de Magritte

Vision fragmentée et micromoléculaire

« Feed yourself with art »

Ce monde donc, comment faire et où s’y situer

Henry Miller a sondé le malheur occidental avec une acuité toute particulière en lui accordant la perpétuelle tentation de retour à l’Orient, plus sage… Cet éternel nostalgique qui refusait d’être américain, qui voulait fuir son pays d’origine. Il a vite compris la frêle assise de ce mythe sans identité, de cet empire sans fondements.

Bob Dylan dit qu’il est né loin de chez lui et qu’il essaye depuis d’y revenir.

mardi 10 janvier 2012

Variations autour de la photographie


“La photographie est un art élégiaque, un art crépusculaire.”
Susan Sontag – Sur la photographie

« Mes photos sont les fragments d’un cri informe qui essaie d’exprimer on ne sait quoi. »
William Klein

Photo-reportage, photo-journalisme, photo artistique, photo amateur, photographie numérique et on en passe. Si son invention a chamboulé le champ des perceptions du réel et son avènement les comportements sociaux, que connaît-on au sujet de la photographie ? Comme Roland Barthes se le demandait ? Que sait-elle du corps qu’elle s’acharne pourtant à représenter ?

 (photo : Kit Brown)

Cette image figée, plus pure reproduction d’une réalité qui l’englobe est celle qui continue de nous questionner le plus profondément. Les plus grands penseurs s’y sont intéressé, les plus grand peintres aussi, les réalisateurs les plus réputés lui ont rendu hommage, dans une autre mesure, les flics et la justice les collectionnent comme preuve et contrôle, les familles les rassemblent en album… à l’adolescence les photos des amis dans tous les porte-monnaie… les photographies partout depuis l’invasion du paysage urbain par la publicité. À combien d’ images notre œil est-il soumis chaque jour ? Et combien en retient-il ? Combien d’entre elles cheminent-elles vers l’inconscience du corps les ayant regardé ? Que laisse une photographie dans la conscience ? Comment prendre en considération cette bribe figée d’une autre temporalité ?

Dans une perspective purement individuelle, elle apporte une forme de chronologie potentielle de son existence dans ce monde si rapide et cellulaire. Quel rôle joue dans la conscience la possibilité de se voir à tous les stades de son existence ? Depuis l’indubitable sortie jusqu’à hier, jusqu’à maintenant il y a une minute avec le téléphone multi agencé dont nous disposons. Des bouts de vie, des fragments d’identités ou alors simplement des images fragmentant l’identité en bouts de vie… Encore Roland Barthes et La chambre claire. La photo de sa mère, qui lorsqu’il la revoit déclenche en lui une tempête de souvenirs, de sensations et même de goûts enfouis dans un passé qu’il ne soupçonnait presque plus. Une modification des fonctions mnésiques, de la perceptibilité du souvenir que la photographie a fait naître. Si l’accès à la réalité diffère en temps et en représentation, les fonctions de l’imaginaire et de la mémoire sont également modifiées. On parle de mémoire photographique justement, d’une faculté de saisie du réel précisément détaillée mais fragmentée.

La certification d’un réel dont la photographie serait dépositaire peut-être cependant mise en doute. Les trucages photographiques ou les superpositions de négatifs par exemple, mais simplement l’accès au réel. On peut en revenir à Berkeley d’un côté et se poser la question de notre connaissance de la réalité. Dans un ouvrage intitulé Fantasmagories, Clément Rosset met en question cet être-là  de la photographie dont parle Roland Barthes, ainsi la photographie reproduirait peut-être uniquement l’illusion que nous nous faisons au sujet de la réalité. Quant à son pouvoir de faire apparaître des choses non visibles dans le flux du réel, Rosset parle par exemple de ces occultistes qui voyaient dans certaines photographies la preuve existentielle des éléments surnaturels du monde.

« Le réel est peut-être la somme des apparences, des images et des fantômes qui en suggèrent fallacieusement l’existence. »
Clément Rosset – Fantasmagories

Si un occultiste peut y déceler un spectre ou un surréaliste en faire une étrangeté visuelle, la photographie peut aussi être manipulée de façon pernicieuse. Tous les jours les médias et les gouvernements en font la preuve et certains exemples sont devenus célèbres. Cette fameuse photo de soldats américains plantant le drapeau en haut de la colline d’Iwo Jima était par exemple une mise en scène. Et cette photo du drapeau américain sur la lune ? Vrai ou faux alors ? Si les photographies sont truquées et que la réalité à laquelle on croit n’est pas celle dans laquelle on vit, que peut-on encore bien photographier ? L’ère du numérique où nous sommes plongé ne va pas nous faciliter la tâche pour déceler les fines cloisons existantes entre les mondes, leurs collusions momentanées et leur juxtaposition étrange. Peut-être la photographie s’occupe-t-elle de saisir ces latences entre les êtres et les choses, de figer l’imperceptibilité de l’air qui souffle entre la matière et la rétine. 

 (photo : Kit Brown)

dimanche 8 janvier 2012

De la nécessité de l’art dans une société en déliquescence :


« La différence entre la vie et l’art est que l’art est plus supportable. »
Charles Bukowski – Journal d’un vieux dégueulasse

(photo : Kit Brown)

La vie s’étend, se déplie au fur et à mesure autour du corps que nous occupons… De ce que nous figeons, rien ne subsiste réellement… le film de l’existence devint photographie floue… la répétition des idées, des situations, des sensations, des vices et de leur réalisation ! L’extase est possible, répétable même… on la pourchasse, on s’y tient, on s’y raccroche. Il faut dire que nous ne pouvons ici plus rien saisir. Le XXI siècle est trop confus, multiforme, kaléidoscopique, irréel, cyberagencé… l’observation est difficile, la compréhension impossible. Retour de l’horreur, des erreurs, de l’agencement médiatique, de la censure… retour du sensationnel, du leurre, du fait divers. Imbrication de l’économie et crise identitaire du monstre ; apeuré de sa grandeur… les gouffres se creusent, le monde se perd…
L’EPOQUE DU TROP ! Trop de monde, d’angoisse, de problèmes, de catastrophes, de pollution, de villes, de malades, de connerie… trop de mystère, trop de films, de livres, d’images, de morts… trop de passé, d’éducation, de divertissement, de marchandises, de supermarché, de lumières… trop de toilettes, de marques de bières, de drogues, d’interdictions, de flics, d’électricité, d’ordinateurs, de bruit… trop d’Histoire et de maladie, de civilisations assujetties… trop de pauvreté, d’insensibilité des riches, trop de perfidie, de miasmes, de médias, de publicités, d’informations… TROP PUTAIN !
Bien entendu, vivre à notre époque est une angoisse avec comme seule perspective une violence à revenir… mais que devaient penser les gens en 1938 ? Et en 1942 ? Que pensaient nos parents le jour de Tchernobyl ? Et nos grands-parents celui d’Hiroshima ? Et les survivants du génocide rwandais, que ressentent-ils ? Comment vivaient les gens au Moyen-âge ? Que pensait Rimbaud ? Et Sade ? Les fous anonymes enfermés à travers le monde depuis toujours, que pensent-ils ?
Mais l’air est menaçant ici et maintenant… un changement se profile… trop de croyances aussi, d’assujettissement au progrès, à la raison et à l’électronique… Nous vivons une grande époque culturelle si on ne la réprime pas trop, car la société est à son zénith de faiblesse, gangrenée, prête à l’implosion. Pas un ajustement de direction, un calcul à refaire, une formule à modifier… Non un bouleversement total se profile… Comment il est encore un peu tôt pour le dire… les tensions s’aiguisent, les frustrations augmentent… mais autant hétéroclite et bigarré le monde, autant dispersés et nombreux les conflits !
Dans cet enchevêtrement de signes et de pertes, l’art imite le monde ou tente à travers ses représentations diverses d’y imposer  une distance illusoire, momentanée et indistincte. L’importance du fragment à l’ère de l’électronique et du sms, du clip vidéo, de la surinformation et de la généralisation de la brève comme style littéraire. Perte d’un langage se modifiant et même de la forme de présentation… Et pourtant c’est dans ce monde incessamment stroboscopique que des œuvres comme celles de Nietzsche ou de Cioran, d’Artaud ou de Burroughs vont enfin éclater. Un monde épars et en cellule dans lequel le cri et l’aphorisme, l’efficacité brève, la liste, les incantations ou les collages feront refléter les perceptions que l’on peut avoir de la réalité. Un monde tel que Pessoa le concevait…
Un monde, un espace peut enclin à se révéler, à se palper, un monde difficile à cerner, car il y a trop d’entrées et de paramètres, de possibilités de se déplacer ou de se repérer… Comme le disent Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux, « il s’agit d’arpenter et non de cartographier »… Arpentons donc ! Ceci n’est pas une histoire, c’est un putain de mouvement, un spasme ou une convulsion… l’instant d’une photographie, l’histoire d’un passage, une asymétrie, une fluctuation des possibles… l’art est cette latence. Pas de narration à construire ni de rêve à créer, la création est onirique par elle-même, dans sa potentialité d’incrustation illusoire au sein de la réalité qu’elle représente. Plutôt donc du côté de la bribe, du soubresaut, du hoquet, de l’interstice. Comme il n’y a pas de verbe dans la phrase précédente, il n’y a pas de construction officielle et académique de l’œuvre. Un mot comme œuvre d’art perdu dans le XXIème siècle par exemple… quel est son avenir ? Quel est son devenir ?

vendredi 6 janvier 2012

Kit Brown ; photographe américain ?



Photo : Kit Brown

« Après avoir vu ces photos, on finit par ne plus savoir si un juke-box est plus triste qu’un cercueil. »
Jack Kerouac – préface The Americans (Robert Franck)

Kit Brown ; homme de nulle part, de partout. Né en Afrique, il a parcouru le monde avec ses parents, de l’Indonésie à Genève en passant par le Mexique avant de s’en aller faire ses études à Philadelphie. Si le parcours est atypique, il en définit un peu la personnalité incroyable du bonhomme. Un éveillé, un libre penseur, une personne à l’écoute, intéressée par mille choses, et son œil… A retina’s satori… l’étrangeté de ses photographies, la lumière, le grain, le cadrage, quelque chose d’unique. Il développe ses photos dans une instinctivité primaire, un déferlement sensoriel capté chimiquement. Parlant un anglais improbable, Kit Brown est véritablement unique, le citoyen du monde que les utopistes ont toujours rêvés, une sorte de Buddha photographiant certains pans du réel afin d’accentuer leur onirisme.
L’œuvre qu’il construit au fil de ses années dans la création contient autant d’étrangeté et de monstruosité que celle de Diane Arbus ou de Joel-Peter Witkin… Comme tente de l’illustre magnifiquement Susan Sontag, comment peut-on parler d’une photographie américaine ou européenne… comparée à l’ancrage relativement local des mots, l’image possède un caractère universellement intelligible. Et pourtant, si l’on s’en tient au vingtième siècle, l’œuvre de Robert Franck, de Larry Clark, d’Arbus ou de Walker Evans baignent dans un imaginaire américain, les mythes de cette nation, les fondements de sa contestation… l’image de sa monstruosité et l’imaginaire monstrueux qui y est évoqué. Mais Kit Brown va plus loin, dans des régions indistinctes de l’image. Une image d’avant l’image, plongeant son spectateur dans l’origine de sa matière, dans l’origine chaotique d’un monde que l’on tente vainement d’ordonner :

« Mais tout n’est que désordre, mon bon. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordres que la multitude des races humaines ; désordre dans la vie des hommes, la pensée, l’histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. Ca a toujours été comme ça. Pourquoi voulez-vous y mettre de l’ordre ? Quel ordre ? Que cherchez-vous ? Il n’y a pas de vérité. Il n’y a que l’action, l’action qui obéit à un million de mobiles différents, l’action éphémère, l’action qui subit toutes les contingences possibles et imaginables, l’action antagoniste. La vie. La vie c’est crime, le vol, la jalousie, la faim, le mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres. Tu n’y peux rien mon pauvre vieux, tu ne vas te mettre à écrire des livres, hein ? »
Blaise Cendrars – Moravagine

  photo : Kit Brown

D’une certaine façon comme le livre le plus furieux de l’histoire littéraire ou comme son auteur, ou comme son double Henry Miller, c’est l’expression primaire des photographies de Kit Brown qui nous ramène à la prose incandescente de Moravagine, le rythme frénétique de la pensée transcrit en langage à haute tension, langage mitraillette, un langage qui tue, qui capte, qui pousse à une furieuse procession. Un langage photographique ! Ou des photographies cendreariennes… L’action photographique qui est la réponse non-saisissable à cet œil incapable de saisir la matière indubitablement dégénérée d’un monde qu’il s’efforce donc à stabiliser par sa faiblesse de fonctionnement. La perception visuelle est un sens malingre.
La photographie modifie l’accès à la conscience. Et l’œuvre de Kit Brown parcourt l’étroit chemin des fantasmagories humaines tout en faisant de ses photographies un univers complètement personnel. A priori une certaine systématique de l’exclusion ou de l’effacement des visages féminins du champs photographié… si ils disparaissent de l’image, leur présence est sous-entendue, comme existante hors de la photographie. Une photographie parcelle esseulée dans une réalité qui l’entoure.
Cette non apparition des visages et des yeux contient une tentative de mettre le regard du spectateur face au pouvoir réel du regard sur le monde… qu’est-ce qu’il manque ? Que sait-on du corps avec cette optique trouble ?

La photographie est un kaléidoscope du néant, une représentation-fixe du jaillissement perpétuel du monde mouvant.
La photographie est une éternité de peut-être…

jeudi 5 janvier 2012

Si le XXème siècle était un titre de livre….



Le livre de l’intranquilité /Atrocity Exhibition /L’homme sans qualités / De l’inconvénient d’être né / Au-dessous du Volcan / Je me souviens / La Nausée / Journal d’un vieux dégueulasse / Le procès / L’insoutenable légèreté de l’être / L’homme unidimensionnel / La société du spectacle / The Naked Lunch / On the Road / Surveiller et punir / La peste / Le poisson soluble / Journal d’un voleur / Quelque part dans l’inachevé / L’homme foudroyé / Voyage au bout de la nuit / L’Anti-Œdipe / L’écriture ou la vie / The air-conditionned nightmare / L’Archipel du Goulag / Le jeu des perles de verres / Le pèse-nerfs

Je choisirais certainement Quelque part dans l’inachevé…un livre que je n’ai lu que par fragments, mais peut-être le plus beau titre de l’histoire des livres.
Que sais-je de Jankelevitch ? Que sais-je de ce déjà siècle inachevé ; quelque part…

Comment appréhender textuellement et mentalement ce siècle dont je n’ai vécu que le crépuscule ? L’amenuisement, la fin ! La dissolution de son fondement et la perte de sa raison. Le XXème siècle est comme sa maladie ; schizophrène ! Démultiplication identitaire, délires, rêves et cauchemars, les extrêmes des gouvernements, de la répression, les révolutions culturelles et artistiques, les révoltes, les possibilités de changement.
Le XXème siècle est celui de la répétition et du mouvement ; socialement, artistiquement, politiquement et idéologiquement. Perte identitaire et refus de stabilisation, vitesse insensée, explosion de l’ego, du progrès, du refus et de l’indignation.

« On était tous aux anges, on savait tous qu’on laissait derrière nous le désordre et l’absurdité et qu’on remplissait notre unique fonction dans l’espace et dans le temps, j’entends le mouvement. »
Jack Kerouac – Sur la route

Le chef d’œuvre de Kerouac est le calque magique de siècle désenchanté. Les plus folles envies de jeunes gens se déplaçant à l’infini dans un espace devenu clos, routinier. La quête se meut en fuite ! La liberté de la découverte, du voyage, les possibilités de révélation et de Satori s’enveloppent dans une brume nauséeuse. La fuite est le dénominateur commun de cette période de l’Histoire. La répétition de l’exil, physique et cérébral ; cette implosion se perpétuant.
Les fuites se répètent et se ressemblent, même si elles s’opposent dans leur raison d’être : l’exil des réfugiés, des pauvres, des artistes, des drogués, des artistes drogués, des terroristes, des ennemis politiques, des dictateurs, des criminels de guerre, des victimes de guerre… Une Histoire éclatée à travers laquelle nous allons voyager par flash, des points d’entrées sur une réalité, des mouvements se perpétuant d’une décennie à l’autre, d’un endroit à l’autre.

« À de grands intervalles dans l’histoire, se transforme en même temps que leur mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. »
Walter Benjamin – L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée

Quelles sont les conditions permettant à une mouvance artistique de se translater d’une époque et d’un endroit à l’autre ? Le XXème siècle est celui des métissages : les surréalistes puisaient leurs inspirations dans le dix-neuvième obscur, dans l’art africain et dans le cubisme. Les beats étaient influencés par le jazz et les surréalistes, le rock par les beats, tout le monde par Rimbaud !
Les artistes se répondent dans le temps et dans l’espace… Céline et Bukowski s’assemblent dans la brutalité et la résignation, Henry Miller et Cendrars sont comme deux cousins se nourrissant l’un de l’autre… Vila-Matas s’immisce entre Borges, Musil et Benjamin…
Le XXème siècle est plein de retours et de résonances :

-         en 1925, Zamiatine écrit Nous Autres
-          en 1932 Huxley écrit Le meilleur des mondes
-          en 1948 Orwell écrit 1984
-          en 1989 Velan écrit Soft Goulag

Le siècle de toutes les horreurs et de tous les extrêmes, l’ère des masses, de mouvement et de la stagnation. L’air devenu irrespirable et menaçant, trop de progrès ingérable et de technologie entropique. Il faudra annihiler ce qu’il y a d’humain dans ces corps dont on gardera l’utilité.
La toile du désenchantement tisse les liens entre les temps et les mouvements.
Le fossé se creuse, la folie s’étend. Artaud avait raison.
Quelque part dans l’incachevé…

Texte écrit en 2010.


Champs socioculturel de l’émergence du nain bétonné :

 

Hommage aux Plonk et RePlonk, leader inconstesté du nain de jardin bétonné.

Les années nonante voient l’avènement d’un monde uniforme au niveau idéologique et économique avec la chute du régime soviétique. La mise en place d’un marché libre et global, la démocratisation des moyens de communication comme symboles d’échanges et de transferts facilités. Chacun s’en retrouvant décontenancé par sa seule fonction utilitaire au sein de ce système de capitalisation outrancière, par l’insignifiance de son être vis-à-vis de l’Histoire, de la misère et de l’horreur – à tel point que leur havre de répit s’est avéré être leur cathédrale personnelle. La métaphore de l’édifice religieux doit ici être interprétée tant comme espace de réalisation de la satisfaction individuelle que de la fonction hautement ostentatoire et symbolique des objets occupant cet espace. Culte de la propriété individuelle, sacralisation définitive du JE face au néant. Perdus dans les déserts technologiques et urbains de leur société, le roi-moi s’est enfermé plus que jamais dans ces cubes de béton empilés et conçus pour ses facéties par des facétieux.
Les plus chanceux d’entre eux et aussi les plus prospères possédaient un jardin. Véritables îles d’épanouissements individuel ou familial, les jardins privés constituaient une extension de l’espace personnel dans une atmosphère de bénéfique retour à la nature. Selon les intérêts de chacun, le jardin était utilisé de différentes manières : certains jouaient, d’autres jardinaient. Les plus maniaques d’entre eux avaient l’étrange habitude de remettre le jardin-temple à ses gardiens ; les nains. Minutieux, joviaux et tenaces, ces créatures de terre cuite symbolisaient un entretien irréprochable du jardin, donc de son environnement, donc de sa personnalité. Les nains étaient un prolongement miniature, idéalisé de l’identité.
Dans ces temps troublés, les humains étaient pris de peurs primales vis-à-vis de l’autre, d’angoisses concernant les éventuelles atteintes à leur individualité, les amateurs de nains de jardin comme les autres. En Suisse par exemple ou le protectionnisme de ses biens relevait d’un devoir étatique et personnel, les velléités sécuritaires ont commencé très tôt avec le secret bancaire et la protection des données. Puis au crépuscule du siècle de terreur marquant la fin du deuxième millénaire, la Suisse devient le noyau central de la sécurisation du nain de jardin, quatre-vingt ans après avoir vu éclore le mouvement Dada. Procédé au demeurant très simple qui consistait à enfermer le nain dans un cube de béton afin de lui assurer une quiétude solide et durable.
Quelques années avant le XXIème et en pressentant ses dérives sécuritaires, l’encastrement de nains de jardins était un présage révolutionnaire et méconnu dans la compréhension des paranoïaques années 2000. Ici les nains symbolisent tant la vénération pour les objets de cette société matérialiste que la possibilité d’identification du Moi dans ces minis idéalisations fantasmagoriques. D’un côté l’objet, artefact religieux de part sa relation à l’individu, d’un autre la peur de la perte.
Le nain bétonné est une révolution du rapport au monde de l’objet et à l’objet du monde au moins autant importante que l’urinoir de Marcel Duchamp. L’idée du double encastrement devient mise en situation abyssale ; l’humain enfermé dans son cube de béton, se vouant au culte relationnel aux objets enfermant ses objets dans du béton par peur de spoliation identitaire.
L’homme est un loup pour le nain…

Livre de l'année 2011 ; "Sick City" de Tony O'Neill

“SICK CITY”
de Tony O’Neill
13eNote éditions


La ville moderne, sa solitude, le malheur qu’elle génère et les glauques individualités qui errent dans ses rues tristes. Les contraires qui se juxtaposent… là où se côtoient l’opulence et son opposition malaisée. Dans les ramifications tentaculaires de son déploiement - comme des cellules mortes dans un corps pourri- se meut la lancinante tristesse, se mêle aux espoirs volatiles la plus infecte dégénérescence. Dans la ville moderne, chacun est plus ou moins taré, pervers et horriblement seul.

« Cette ville est pourrie, Jeffrey. C’est une putain de fosse d’aisances. Ce surnom de « cité des anges », c’est de la connerie, c’est une blague horrible. C’est pas « la cité des anges ». C’est celle des putes. »
Tony O’Neill – Sick City (p. 386)[1]

La ville de Tony O’Neill souffre d’incurie. Comme notre époque, comme ce monde, comme le corps d’un drogué. Le vice grouille dans les veines de Los Angeles hantée par les formes cauchemardesques de son inconscient. D’abord il y a le cadre urbain, tissant autour de ceux qui vont l’arpenter une toile de malaise. Ensuite il y a Jeffrey et Randal, Pat ou Trina, Spider, Damian ou le Dr Mike, ces individus aux trajectoires opposées dont les envies malsaines qui les traversent feront s’entrechoquer la destiné. Angoissés et souffrant d’un ennui profond, les personnages de Tony O’Neill font échos à l’époque qui les a vu naître. Ils errent ensemble mais séparément.

« - Bordel de merde. Quel est le problème de ce minus ?
-         Le même que le mien. Le même que le tien. Il est  en rogne parce qu’il ne peut pas se défoncer et ne veut pas l’admettre, c’est tout. »
Tony O’Neill – Sick City (p. 149)

Cette foutue dépendance et l’angoisse qu’elle génère ! Peu importe la manière dont elle se manifeste et les moyens utilisés afin de la satisfaire, mais chacun, à sa façon y sera confronté dans ce livre convulsif. Un livre noir, dure et intense. Un livre aux échos et aux ramifications multiples. Une œuvre tentaculaire, comme le labyrinthe urbain dans lequel elle se déploie. À travers la réussite individuelle à laquelle chacun des protagonistes de SICK CITY aspire et leurs espoirs divers qui se brisent, Tony O’Neill dresse un portrait acide de l’agonie occidentale.
C’est l’ennui et la désillusion qui va lier Jeffrey et Randall pendant une cure de désintoxication. Le premier, un homo-toxico qui a atterri à Los Angeles malgré-lui, contraint de satisfaire les délires psychotiques d’un flic ripoux à la retraite pour se payer sa dose et son nouvel ami, le rejeton drogué d’uns des parrains d’Hollywood vont poursuivre un rêve commun : vendre à un riche vicieux une vidéo de gang-bang réunissant entre-autre Sharon Tate et Steeve McQueen. Une vidéo unique et précieuse, récupérée par Jeffrey à la mort du flic ripoux. Un truc à même d’intéresser des tarés d’un autre genre ; les vieux blasés d’Hollywood qui s’ennuient à mort. Alors qu’ils sont coincés dans cette clinique où on les gave de connerie rédemptrice par l’intermédiaire de la figure iconique du Dr Mike, l’auteur du Gros Livre de la guérison. La recette pour passer d’une idole à une autre ! Le Dr Mike est aussi le présentateur de l’émission « Detoxing America » ! Le Dr Mike est l’individu le plus malsain de cette ville souffrante… Comme souvent dans l’écriture d’O’Neill, il y a cet humour corrosif qui se mêle à la fureur du récit… et quand il décide de passer à la fiction, on frôle la démence pure.

« Et le sourire éclatant du docteur Mike fut immédiatement transmis dans tous les foyers d’Amérique :il illumina aussi bien les postes à écran géant des villas monstrueuses de Beverley Hills que les téléviseurs portables en noir et blanc posés sur des commodes branlantes, ou que les télés couleur des bars sombres où, déjà, des alcoolos matinaux attendaient en tremblant que leur nerfs se calment. »
Tony O’Neill – Sick City (p. 29)

Entre la fiction ou la réalité, entre la critique acerbe contre la société ou le délire paranoïaque de personnages déstabilisés, on ne sait jamais quelle partie rattrape l’autre. Les seuls repères stables sont Los Angeles et son air vicié, ce monstre d’asphalte et d’acier qui avalera tout et tout le monde. Dès la densification du paysage urbain au XIXème, la ville moderne a engendrée toutes les phobies possibles. Elle est devenue le cadre au sein duquel l’aliénation de la masse s’avérait la plus efficace. Les contre-utopies, Metropolis, la science-fiction ont définis la représentation ténébreuse que la ville renvoie à l’homme moderne… là où le malheur se répand, là où l’on est seul, perdu dans un mouvement effréné, la voix de chacun se noie dans le magma sonore global… La mégapole et ses laissés pour compte, ceux qu’elle met au ban, les pauvres et les immigrés, les drogués errants, les putes, les clodos… ceux qu’elle oublie ; ceux qu’elle laisse crever.
En mémoire des gens qu’il y côtoyé pendant ses années de flottements opiacés et à travers les yeux rougis par la tristesse des marginaux en tout genre, Tony O’Neill apporte une réflexion incroyablement contemporaine sur l’enfermement urbain. Des lieux ou des personnes bizarres que l’on a déjà croisé dans ses livres précédents ; Lupita ou Alvarado Street, la rue centrale du récit, l’artère du dénouement, le quartier où personne ne va mis-à-part les tueurs ou les drogués.

« - Où est mon FRIC ? hurlait le mac. SALOPE, où est mon FRIC ?
Torse nu, trempé de sueur (le Mark Twain n’avait pas l’air conditionné), ils écoutaient ça dans un des hôtels les plus miteux d’un des quartiers les plus pourris d’Hollywood, tout en discutant d’une affaire de plusieurs millions de dollars. En bas, sur le parking, des SDF ivres se battaient en s’injuriant. »
Tony O’Neill – Sick City (p. 354)

SICK CITY rend malade ! Ce petit extrait condense d’une certaine façon tous les paradoxes et les thèmes explorés dans ce livre frénétique. La dope et le fric, le sexe et la violence, les espoirs futiles et les rêves brisés… la dégénérescence psychique qu’impose notre époque. La vie meilleure que Jeffrey et Randal imaginent serait possible grâce au fric, le fric grâce une vidéo extrême… Randal connaît bien Hollywood ; la corruption qui y règne, la mainmise du fric et la perversion guettant des stars ou des producteurs ne sachant plus quoi faire pour se distraire. Une époque délétère, vivant son crépuscule… Un monde où tout un chacun est corrompu, triste, insatisfait, vicelard, drogué et déviant. Un monde où la fine cloison entre la folie et la normalité n’existe plus… ce monde est le nôtre et Tony O’Neill nous invite à le regarder.

« Il écarta Damian et entra dans l’espace immense du loft. Il faisait sombre. Du tissu noir était tendu devant les fenêtres et il n’y avait pas d’autres lumière que celle d’une télévision à écran plat qui passait, volume à fond, du porno sado-maso particulièrement intense. Ça puait. Ça puait terriblement. Odeur corporelle, crack et sperme en train de sécher. Sur l’écran, un gros poilu à masque en cuir baisait la bouche d’un adolescent. Randal eut un haut-le-cœur. Devant l’écran plat, il y avait un futon. Sur le futon gisait une silhouette ressemblant comme deux gouttes d’eau aux survivants des camps de la mort nazis. Randal s’approcha. »
Tony O’Neill – Sick City (p. 287)

On pensait que la dernière réincarnation de Sade s’était produite dans la cité d’Interzone et que ce bon vieux marquis s’était depuis retrouvé enfermé une fois de plus, mais dans l’arrière-monde de William S. Burroughs. On pensait à la mort de ce dernier que plus jamais on aurait le courage d’aller vraiment dans les zones obscures de l’être. Mais Sade est vivant et il arpenterait les rues de Los Angeles… un peu comme ce livre où Bukowski cherche Céline alors que la mort pointe le bout de son nez… lire SICK CITY revient un peu à se demander quelle est la forme occupée par l’auteur de Justine dans notre monde actuel. Serait-ce Damian, un peintre psychopathe qui tente de représenter la déréliction du corps ? Peut-être DeWald, un producteur blasé qui possède la bite de Napoléon dans un bocal ? Pat, un vrai putain de tueur ? On a tendance à penser que c’est plutôt le Dr Mike…
L’écriture de Tony O’Neill mélange des choses très vieilles et d’autres très modernes, comme une superposition d’influences aux relents divers. De Jean Genet à Bataille en passant par Artaud ou Sade, on pense à la constellation obscure de la littérature. Le corps, sa particularité douteuse et les obscènes satisfactions auxquelles il aspire. La fascination pour les gens de la rue, ceux qui en chient, qui volent, qui vendent de la dope ou qui règlent leur compte sans penser aux flics ou la justice. Un voyage indistinct entre La foire aux atrocités, LA Confidential ,le Journal du voleur et Moravagine. Avec quelque chose de différent, quelque chose de nouveau peut-être… un fil ténu entre un passé lointain et futur qui nous éprouve déjà… le Hollywood de Tony O’Neill fait écho à celui de John Fante ou de Bukowski mais comme s’il s’agissait de travailler sur le prochain film de Gaspar Noé.
Dans un magnifique article intitulé William Burroughs et le roman, Susan Sontag parle de la façon dont certains auteurs « cherchaient de façon plus précise à retrouver dans leurs œuvres d’imagination la technique des mouvements de la caméra et le tempo particulier des films. ». L’écriture d’O’Neill est justement très cinématographique. Elle comporte ces alternances entre des plans fixes et un enchaînement rapide d’angles différents, le champ et le contre-champ quand on passe d’un gros plan sur un corps éprouvé par la drogue à l’agitation dans laquelle ce corps se trouve etc… Parfois en lisant SICK CITY, on n’a l’impression de regarder un film genre Amour Chienne dans un club électro berlinois, on n’a l’impression d’être complètement défoncé… on dirait qu’il est six heures du matin et que l’on vient de vomir.
Peut-être attendions-nous un auteur pareil depuis longtemps, sans trop envisager sa possibilité. Ce mélange de fureur et de sensibilité, d’analyse social et de réflexion philosophique… les personnages de Tony O’Neill sont profondément humains, avec leur angoisse et leur rêve, leur méchanceté et leur dépendance… comme le Cendrars de d’Emmène-moi au bout du monde, SICK CITY transporte son lecteur dans les pensées hostiles d’individus dégénérés. Un monde où les aspirations et les travers de chaque être se mélange au destin global d’une humanité psychotique. Un monde où les flics sont des ripoux, où le théâtre et le cinéma sont pires que la maffia, un monde où les salauds ne sont pas ceux que la société pointe du doigt…

« - Tout le monde méprise les cafards. Mais il n’y a rien de plus tenace et entêté. Leur instinct de conservation est stupéfiant. Aucune autre créature terrestre n’égale le cafard. L’humble cafard. Une leçon pour nous tous. »
Tony O’Neill – Sick City


[1] Toutes les citations de ce livre émanent de son édition française, parue chez 13eNote Editions en août 2011.